La mort d’un quai : Godbout

J’ai assisté à la mort d’un quai…

C’était à Godbout sur la Côte-Nord,  à sept heures de route de Montréal, au petit matin d’un jour de semaine du printemps dernier. Des camions sont venus au vieux quai (qui a servi dans le passé à l’industrie forestière) avec de gros blocs de ciment, une grue les a déchargés et placés en rangée  : selon un mot d’ordre de la municipalité, on venait bloquer la voie d’accès au quai et signer bien involontairement son arrêt de mort

Il y a quelques années, la municipalité de Godbout, dans un geste magnanime, avait acquis ce quai dans le but de le sauver d’une fin prochaine et de permettre à ses concitoyens d’en profiter. La pêche y est fructueuse et le paysage de collines, de plage et de mer spectaculaire. Donc, ce quai unique en son genre était devenu le nouveau perron d’église des gens de Godbout et un lieu très fréquenté par les touristes de passage et la population des villages voisins qui n’ont plus ce genre d’installation à s’offrir. Mais la population vieillissante de Godbout, 300 personnes, diminuant à vue d’œil,  et la municipalité n’ayant pas les moyens d’entretenir cette structure âgée et mal en point et également devant le danger potentiel que le quai ne s’écroule, il fallu bien se rendre à l’évidence qu’il n’y avait pas d’autre alternative que d’en interdire un jour ou l’autre l’accès. Rappelons que le village de Godbout déjà fragilisé par le départ des jeunes, la fermeture de l’école et de son unique fournisseur d’essence, avait trouvé un regain de vie par son vieux quai devenu une véritable institution sur la Côte-Nord. Des gens d’un peu partout venant y pêcher et des voiliers et bateaux de pêche s’y abriter ou s’approvisionner aux restaurants et dépanneur du coin. C’était toujours la fête sur le quai jusqu’à tard l’automne. On y jasait, admirait la mer, piqueniquait, faisait des feux de bois et parfois même des concerts rock ou country.

Même si tous prédisaient sa fin prochaine, on ne pouvait croire qu’un lieu si agréable, si fréquenté, si essentiel à la santé économique et psychologique des gens pouvait disparaître, aussi brutalement! Et la perte de son quai n’est-elle pas un pas de plus dans l’agonie prévisible de ce village paradoxalement très fréquenté par les usagers du traversier Godbout-Matane ? Sur le débarcadère,  camions et voitures attendent en longues files, plusieurs fois par jour, l’arrivée du bateau. Mais leur présence ne profite guère à la santé économique de Godbout. À preuve, aussitôt le quai barricadé, le seul dépanneur du coin a tiré à son tour sa révérence!

Et ce petit quai de Godbout, l’âme du village, trône désormais  vide,  désaffecté… triste tas de ferraille et de cailloux condamné à une mort lente au milieu d’un décor à couper le souffle !

Par un belle journée de la semaine dernière, je passais par là venu saluer mes amis du quai qui avaient exprimé leur inquiétude dans mon film Quais-Blues. Je me suis heurté aux blocs de ciment et au silence de la mer. Plus de rires, plus de murmures ici, que le ressac sur la plage voisine. Qu’étaient donc devenus Jean, Gertrude, Gilbert, Normand, Jean-Paul… J’en retrouvai quelques-uns isolés, un peu désemparés. Nous parlâmes finalement d’autre chose que le sujet brûlant qui nous préoccupait… essayant de faire taire une certaine tristesse qui planait sur Godbout ce jour-là.

En revenant sur la 138, cette interminable et merveilleuse route vers Québec, j’eus bien du temps pour réfléchir à ces étapes de la vie qui se bousculent les unes après les autres et du peu de prise que chacun de nous peut avoir sur les petits et grands destins collectifs.  Fallait-il que j’en reste là ?  Non… et je me mis à penser à… comment sauver le petit quai de Godbout.

Richard Lavoie,  réalisateur,

24 juillet 2012